Dans cette prédication narrative, Olivier Bader nous emmène au bord de la piscine de Bethesda, dans la peau du paralytique libéré par Jésus.

Je m’appelle Benjamin, mais on m’appelle communément « le paralytique de la piscine de Bethesda ». 

Dans l’Evangile de Jean, on raconte mon histoire, mais de manière un peu sommaire. Je veux vous la raconter de l’intérieur, comment moi je l’ai vécue…

J’ai 38 ans, je suis né paralysé du bas du corps. 

Depuis tout petit, j’ai vécu quasiment à hauteur du sol. Au début, cela me semblait normal, les enfants de mon âge n’étaient pas beaucoup plus hauts. Mais en grandissant, mes camarades prenaient de la hauteur. Forcément, une distance s’est créée entre nous. Ils sont entrés dans la vie avec frénésie, en mouvement constant, leur horizon  n’a cessé de s’élargir.
Ils revenaient vers moi de temps en temps, mais il fallait toujours qu’ils repartent, comme poussés par des affaires très importantes. C’est comme ça, quand on a deux jambes… Ainsi, c’est au travers de leurs récits que je me suis fait une perception des lieux, de Jérusalem, des villages de Judée. Immobilisé, c’est avec l’imagination que j’ai voyagé et visualisé le monde…

Je suis resté de longues années dans la maison familiale ou sur le seuil. Puis un jour, mes parents ont eu l’idée de me conduire à la piscine. La piscine aux cinq portiques. Vous savez, cette piscine dont les eaux bouillonnent de temps en temps. Les gens disent que c’est une eau vertueuse, qui guérit, qui apaise les tourments du corps et de l’âme.

Mes parents espéraient que j’y trouverai un peu de paix et pourquoi pas, une guérison miraculeuse…

Mais voilà, dans cette piscine, il faut pouvoir y arriver. Il y a déjà ces 18 hautes marches qu’il faut descendre. Imaginez, pour moi, chacune d’elle est comme le Mont Sinaï ! 

Et puis, il y a la foule. Il faut se frayer un passage dans la jungle des jambes, des béquilles, de ces corps difformes qui se pressent tous dans la même direction… La foule, vous savez, elle est sans scrupule ni pitié pour ceux qui, comme moi, n’ont que les mains pour avancer et qui traînent leur corps comme une masse inerte.

Dans un premier temps, j’ai observé, j’ai développé des stratégies… J’ai bien essayé de les mettre en œuvre l’une après l’autre, mais sans succès. Il y avait toujours un truc qui ne fonctionnait pas. 

J’ai bien sûr aussi demandé de l’aide. Un  jour un gars bien solide a eu pitié de moi. Il m’a soulevé et porté. Mais à peine arrivé au bord du bassin, l’eau s’est calmée. Il m’a regardé en me disant : il est trop tard. Et il m’a ramené en haut des escaliers. Dans mon abattement, je n’ai pas eu la présence d’esprit de lui demander au moins de me plonger dans cette eau que j’observais depuis des mois, sans l’avoir touché, même une seule fois. Comme j’aurais aimé la sentir couler sur ma peau et alléger un instant le poids de mon être.

Depuis ce jour-là, l’amertume et la résignation se sont solidement installées dans mon cœur et dans mes pensées, comme deux sœurs jumelles qui se répondent l’une à l’autre. L’amertume me soufflait : la vie est bien injuste. Le mouvement et même le mouvement de l’eau ne sont pas pour toi, mais pour les autres. La résignation, pour essayer d’apaiser la morsure de ces pensées, me susurrait : C’est ton destin. Il te faut l’accepter. C’est la meilleure manière de survivre. Parfois, je me disais même : « Dieu l’a voulu ainsi. »

Alors, j’ai fait grandir en moi l’optimisme. J’ai même été complimenté pour ma persévérance et mon abnégation… Alors j’étais fier de moi. Mais, entre nous, je peux vous dire que mon optimisme était une façade pour cacher mon amertume et ma résignation…

Ainsi, je passais mon temps à observer tout ce monde qui se pressait vers ces fameuses eaux. Certains en sortaient rayonnants, mais j’ai vu beaucoup, beaucoup de visages déçus ; j’ai deviné des cris inaudibles, des pourquoi sans réponses. Oui, Bethesda était bien le lieu d’une lutte sans merci entre l’espérance et la désillusion. 

Moi, je ne souffrais plus. Je me tenais à l’écart de cette lutte. La résignation m’offrait ce minimum de confort, de protection qui me permettait bravement de vivre au jour le jour…

Mais mes blessures se sont réveillées d’un coup, lors qu’une rumeur a soufflé à Jérusalem, la rumeur « Jésus »… Pendant des mois, j’ai entendu les récits plus ou moins divergents, plus ou moins amplifiés, des miracles de ce Jésus : l’eau changée en vin à Cana. Franchement, j’ai pensé que c’était une grosse blague. Ensuite, il y a eu la guérison à distance du fils du fonctionnaire d’Hérode… Et d’autres récits encore.

Et curieusement, plus on parlait de ce Jésus, plus la piscine de Bethesda se vidait. Quelle concurrence !

Mais ce Jésus, comme les autres, il était toujours en mouvement ! Une fois à Jérusalem, une autre en Galilée ou même en Samarie ! Comme j’aurais aimé le rencontrer. Juste le voir. Mais la résignation m’a vite convaincu de ne pas trop espérer : j’allais encore souffrir inutilement. Ce Jésus n’était pas venu pour moi et n’avait aucune bonne raison de venir à Bethesda.

Et bien je me trompais. Il y est venu. Plus étonnant encore, il est venu vers moi, il m’a regardé, il s’est baissé et m’a questionné. J’en suis resté bouche bée, comme paralysé de la langue et du cerveau ! On m’a alors secoué : Oh Benjamin ! Le maître te demande si tu veux guérir ?

C’est comme si je n’avais pas entendu la question, ou peut-être que je n’avais pas pu l’entendre…  Et là, ce que j’ai répondu était vraiment misérable, une réponse qui me hante encore :

« Seigneur, je n’ai personne pour me plonger dans la piscine au moment où l’eau commence à s’agiter ; et, le temps d’y aller, un autre descend avant moi. » 

Il me pose une question et je n’y réponds pas, ni par oui, ni par non. 

Je lui explique ce qu’il pouvait très bien imaginer. D’ailleurs ce n’était pas une explication, c’était une justification…

Pire, ce Jésus qui a fait tant de bien à d’autres, que j’espérais ardemment voir, il est là devant moi et je lui dis que je n’ai personne !

Il me parle de guérison, une réalité extraordinaire, et moi je ne pouvais me détacher de cette piscine et de ces eaux auxquelles je ne croyais plus depuis longtemps…

Bon ! à ma décharge, il faut dire que sa question était provocante, voire même indécente : Veux-tu guérir ? Franchement, 38 ans de paralysie ! 

La guérison, j’ai eu le temps d’y penser, d’espérer au moins un peu plus de mouvement, une condition plus légère, plus digne… 38 ans ! Le temps j’en ai eu, … mais aussi, du temps pour enfouir l’espérance sous un tas de bonnes résolutions. Je m’étais construit une raison qui était devenue prison.

Ce jour-là, Jésus a donné un sacré coup de pied dans ce tas !

Il ne s’est pas arrêté à mes justifications. Il a fait appel à ma volonté, à ma capacité à faire un nouveau choix aujourd’hui, maintenant, et ainsi, il a réveillé ma dignité. Avant même qu’il ne me redresse, je me suis senti un homme debout, aimé, fils du Dieu très haut, moi Benjamin le paralytique !

A moi, l’insignifiant, Jésus m’a demandé ce que je voulais, plus encore ce que j’espérais !

Plus tard, j’ai compris le vrai miracle :

Jésus a été capable de guérir la paralysie de mon esprit et de mon âme.

Il a su faire taire définitivement les sœurs jumelles, vous savez, amertume et résignation. C’est elles qui avaient inspiré ma réponse à Bethesda, c’est à elles que j’avais soumis ma volonté et donné la clé de ma liberté.

Il m’a fait entendre une autre voix,  une voix d’en haut. Il m’a fait percevoir un horizon que je n’espérais plus, un espace de mouvement et de liberté. 

Oui, il ne m’a pas seulement guéri, il m’a libéré. Alléluia. Gloire à Dieu !

Evangile de Jean (5, 1-9) commenté par Olivier Bader, pasteur à Yverdon-les-Bains.

Libéré de l’amertume et de la résignation

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