La rencontre annuelle des « Attestants », un mouvement confessant dans l’Église protestante unie de France (EPUdF) a eu lieu par vidéo-conférence, le 6 février 2021 et portait sur le thème de « la Communion, un défi ». Elle est partie du constat que la crise du Covid a mis en évidence, non seulement l’importance, mais aussi l’impérieuse nécessité d’une Communion Fraternelle authentique. Quelle est sa nature ? Pourquoi est-elle réellement indispensable ? Quels sont ses fondements ? Comment la créer et la maintenir ? A quoi et vers quoi nous pousse-t-elle ?

Par Martin Hoegger – www.hoegger.org

Dépasser « l’entre-soi »

René Le Negro, président des Attestants, ouvre cette rencontre, à laquelle plusieurs suisses romands ont participé, en remarquant un paradoxe : malgré la mondialisation, notre monde se fragmente de plus en plus par des distanciations de toutes sortes, poussant à un « entre soi » identitaire, amplifié par les réseaux sociaux. On pense, on vit, on agit… de plus en plus avec ceux qui nous ressemblent.

« Or l’Église est le contraire de cet « entre soi », nous qui sommes appelés par le Christ à le dépasser pour vivre la fraternité des enfants de Dieu. La crise actuelle interpelle les chrétiens que nous sommes sur le sens réel de la communion fraternelle », dit-il.  

Vigne et sarments

Emanuelle Seybold, présidente de l’EPUdF, apporte une belle méditation sur l’image de la vigne et des sarments, thème de la récente Semaine de prière pour l’unité des chrétiens (Jean 15). D’une part elle est un symbole de communion : les sarments n’ont pas d’autonomie, ils reçoivent leur sève de la vigne, le Christ.

D’autre part, c’est le Père qui est le vigneron et qui coupe les sarments. Ceux-ci ne se coupent pas mutuellement. Il faut regarder au Christ et non pas au sarment voisin. L’attachement au Christ et les uns aux autres est ce qui nous fait vivre. En nous isolant les uns des autres, la pandémie vient nous le rappeler.

Le matin, trois exposés suivis d’un temps de questions aux trois orateurs et d’un échange en petits groupes (grâce à l’application « Zoom ») ont permis de répondre à la question : pourquoi la communion fraternelle est-elle cruciale ?

Le défi de l’ouverture

Le sociologue Frédéric de Coninck rappelle la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » et remarque qu’il existe des lois pour garantir la liberté et l’égalité, mais pas la fraternité.. Il est courant aussi d’opposer la communauté, où se vivent des relations de fraternité à la société, caractérisée par des relations formelles.

Dans une communauté la difficulté est d’instaurer un tiers en cas de conflit. Dans les évangiles, on voit souvent des conflits et des frères ennemis (la parabole du bon samaritain en est un symbole fort). Cependant malgré ses risques, Jésus met en valeur la fraternité : «Vous êtes tous frères…et un seul est votre Père » (Mat 23,8-9), affirme-t-il.

La grande question est celle des frontières : où s’arrête la communauté et où commencent le communautarisme et l’entre soi qui ne sont pas seulement religieux. En appelant à l’amour de l’ennemi, Jésus nous met au défi de l’ouverture.  

Toutefois F. de Coninck constate que les communautés chrétiennes sont en général ouvertes. Elles sont des ressources pour la société. 

La force d’une conjonction de coordination

David Bouillon, professeur à la Haute École de Théologie de Suisse romande, se demande où commence la communion dans la Bible. En parcourant le livre de la Genèse, il la découvre dans la conjonction de coordination : Dieu créa ciel ET terre (Gen. 1,1) ; homme ET femme (1,27).

Alors que toute la création est bonne, il n’est pas bon pour l’homme d’être isolé. Dieu lui donne alors « une aide semblable à lui » (2,18). Littéralement, « une aide comme contre lui », ce qui indique que la communion se construit aussi dans une confrontation !

Avec Abraham et Isaac, père ET fils sont en communion. « Ton fils unique…celui que tu aimes », lui dit Dieu. C’est la première apparition du verbe aimer dans la Bible. (22,2)

Mais dès le début on constate aussi la compétition entre des frères, qui mène à la déroute : Caïn et Abel, Ésaü et Jacob, Joseph et ses frères.

« La Bible parle de communion au commencement, de rupture au milieu, et revient à la communion à la fin. Avec le Psaume 133, elle chante « Ah qu’il est doux pour des frères de demeurer ensemble », dit D. Bouillon

Chemin d’Emmaüs

Dans la deuxième partie de son intervention, D. Bouillon parle du chemin d’Emmaüs. Il est d’abord un chemin de désespoir pour les deux disciples. Mais Jésus « fit route avec eux » et se met à leur écoute. Le premier pas vers la communion est l’écoute de la souffrance de l’autre.

Puis Jésus les interpelle et ouvre les Écritures. Elles sont l’instance régulatrice dans nos débats. Jésus en montre la cohérence. Elles sont source de communion, non d’une pensée fragmentaire.

Lors du partage du pain, leurs yeux s’ouvrent. La communion ne jaillit pas seulement du débat, mais du mystère de la présence de Jésus.

Emmaüs nous montre que la communion vient d’En-haut. Le Christ la crée en nous rejoignant dans nos En-bas, comme pour ces deux disciples découragés qui sont envoyés vers le haut, vers Jérusalem. C’est le mystère de l’incarnation.

Un regard à l’ère du grand bon numérique

Gilles Boucomont, pasteur dans une paroisse parisienne, se demande comment créer la communauté en passant par le numérique ? Le Covid nous met au défi de créer du lien dans le morcellement. Où est la communauté quand on est sur le numérique depuis un an ?

Une conviction l’habite : la paroisse est peut-être le dernier lieu où nous pouvons être ensemble en étant très différents. Elle est un lieu de brassage : on y rencontre des gens qu’on n’a pas autrement l’occasion de rencontrer.  

Il note aussi une grande diversité chez les Attestants, comme par exemple la place de la mouvance charismatique.

« Il n’y a plus ni juifs, ni grecs » : cette affirmation paulinienne est paradoxale, car la communion n’est pas immédiatement perceptible. En Christ nous sommes un mais nous devons faire face à la réalité des différences. L’enjeu est la volonté d’être en communion les uns avec les autres, sans passer par un lissage formel. L’appel du Christ « Que tous soient un » nous appelle à sortir de nous-mêmes et à aller vers les autres qui sont différents.

Une communion centrée sur le Christ

Comment faire grandir la communion, quels sont les pièges qu’il faut éviter ? Les zones grises et de douleurs. C’est le sujet de l’après-midi.

Anne Faisandier, pasteur dans une paroisse marseillaise, parle de la « révolution culturelle » qui a été de passer d’une Église protestante sociologique, minorité résistante, relativement fermée sur elle-même, à une « Église de témoins » qui grandit par des apports extérieurs, des convertis ou des chrétiens venant d’autres Églises. « Nous n’avons pas une institution à sauver, mais des contemporains à rejoindre », dit-elle.

Pour elle, la crise du Covid 19 nous oblige à nous recentrer sur l’essentiel, le Christ : « L’obstacle principal est de nous définir par des identités particulières au lieu de nous définir par l’identité reçue par Jésus ». Il faut donc se garder des étiquettes théologiques.

La crise nous rappelle aussi l’importance de l’amitié et de la fraternité : « Manger ensemble est ce qui nous manque le plus en ce moment ».

Les défis de la communion

Le pasteur Guillaume de Clermont, ancien président de région et nouveau directeur de la Fondation John Bost, remarque que la première réalité à laquelle un pasteur doit faire face est d’être avec des personnes qui ne sont pas spontanément des frères et des sœurs.

Avons-nous envie d’être en communion les uns avec les autres ? Pour approfondir le défi de la communion fraternelle, il propose trois thèses :

Une communion née du dialogue

La chance et la force de la communion est la diversité rassemblée en Christ. Elle naît de l’écoute de la Parole dans la diversité des théologies et des spiritualités. La parole de Dieu suscite le débat. La communion se construit à travers une « disputatio » bienveillante. La confrontation des points de vue l’enrichit. Ce qui la menace sont les non-dits, la fausse charité, les refus du dialogue. La communion ne peut rester vivante à travers un lissage, mais par une conversation heureuse et un dialogue bienveillant. L’Église doit les soutenir et les alimenter.

Une communion ordonnée à la mission

La communion spirituelle n’est pas une fin en soi, mais elle doit s’incarner dans une mission. Le récit de la transfiguration le montre : « il est bon que nous soyons ici », dit Pierre qui veut rester sur la montagne. Mais la transfiguration fait place très rapidement à la descente de la montagne et à l’engagement dans le monde. La communion doit être un point d’ancrage pour une mission dans le monde. Sinon nous sommes dans le communautarisme et l’entre-soi.

Pas de communion sans conversion

La communion spirituelle se construit sur la parole de Dieu qui est donnée pour convertir le monde. Elle doit garder sa force d’interpellation. Le recul du christianisme se trouve surtout dans le fait que nous avons voulu sauvegarder notre passé, au lieu d’être une force d’interpellation au cœur du monde. Nous courrons derrière le monde au lieu de l’interpeller. Il faut mobiliser nos efforts sur la puissance d’interpellation de l’Évangile et entendre la promesse de Dieu avec l’appel radical à la conversion. En avons-nous le courage ?

Un regard catholique sur les Attestants

Pour Pierre Jova, journaliste à l’hebdomadaire catholique La Vie, le sujet de la communion interpelle aussi l’Église catholique. Il y a certes des éléments forts de communion, comme une unité magistérielle, une liturgie rassembleuse, des Journées mondiales de la Jeunesse, un loyalisme et un attachement au pape malgré des critiques.

Mais il y a aussi plusieurs univers dans l’Église catholique de France. Le livre de Yann Raison du Cleuziou, (Qui sont les cathos aujourd’hui ? Paris, Desclée de Brouwer, 2014. ) propose une enquête sociologique approfondie sur les « catholiques engagés » à l’heure actuelle. Il dégage quatre « nébuleuses catholiques » : « les inspirés » (charismatiques insistant sur la rencontre personnelle avec Jésus), les « observants » (dévotion, fidélité à la messe), les « conciliaires revendiqués » (engagement de foi à la suite du Concile Vatican II), « les émancipés » (altruisme à la suite de Jésus libérateur).   

P. Jova porte aussi un regard sur le Mouvement des Attestants. Alors que la question de la bénédiction des couples homosexuels a provoqué des schismes dans les Églises anglicane et méthodiste unie aux USA, cela n’a pas été le cas dans l’EPUdF, grâce aux Attestants.

Ce mouvement – comme la Fraternité de l’Ancre en Alsace Lorraine et le Rassemblement pour un renouveau réformé en Suisse romande  – a voulu garder l’unité de l’Église. Cela a été une leçon pour le catholicisme. C’est aussi une chance pour l’EPUdF qui a ainsi été gardée de devenir « un club libéral ».

« L’unité nous est déjà donnée entre chrétiens confessants. Ce qui est central est la confession du Christ. La solidité doctrinale est un ferment de communion. Les Attestants sont la preuve que la communion se vit déjà. L’Église est appelée à être inclusive mais jamais au détriment de la vérité chrétienne », affirme-t-il.

Communion et divergences théologiques

Le pasteur Jean Fred Berger pose cette question aux orateurs : « Comment faire Église quand des chrétiens ne croient pas à la résurrection de Jésus ? Ne risque-t-on pas la tiédeur de l’Église de Laodicée ? »

A. Faisandier se demande comment elle discutera avec ces personnes ? Qu’est ce qui va alors bouger ? Elle se méfie des étiquettes. Pour G. de Clermont, l’enjeu est qu’il faut un minimum de personnes confessant la divinité et la résurrection du Christ, pour qu’une communion porte du fruit. Selon P. Jovat il faut distinguer entre ce qui relève du for intérieur et du militantisme.

Deuxième question : les divergences sont-elles bénéfiques ? Pour A. Faisandier elles le sont si nous sommes missionnaires, car nous savons où nous allons. L’ennemi n’est pas la différence, mais le non-dit, quand nous refusons d’aborder des divergences théologiques. La suite du synode de Sète a été pour elle une blessure, mais pas une cassure. Son travail de pasteur est de porter cette difficulté.

Pour le second orateur, il est plus facile de faire un schisme que de rester dans l’Église avec des tensions. Si nous voulons que les Attestants enrichissent la vie de l’Église, il faut quitter la blessure de la bénédiction des couples homosexuels. Les Attestants sont un enrichissement de la foi qui a toujours existé dans l’Église. Ce courant doit être présent et reconnu.

P. Jova pense qu’une grande partie de l’avenir se joue dans la réponse des autorités : vont-elles accepter cette diversité et des candidats se reliant aux Attestant ? Quelle place sera donnée à ceux qui tiennent à l’autorité de la Parole de Dieu et à la prédication du Kérygme ? Ou y aura-t-il un durcissement du côté libéral ?

Conclusion : Bonté et vérité

La conclusion est apportée par le pasteur Michel Block, à partir d’une méditation sur cette phrase du Psaume 85,11 : «La bonté et la vérité se rencontrent, la justice et la paix s’embrassent ». En Jésus ce psaume a été accompli. Bonté et vérité se seront embrassées. C’est le fondement de la communion : Jésus est vrai Dieu et vrai homme. C’est dans ce « ET » qu’est la communion.

Osons le défi de la vivre dans la logique du service !

La communion – un défi.

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