Dans le débat autour de la bénédiction de partenaires de même sexe, Gérard Pella cherche à dépasser le clivage entre les POUR et les CONTRE. Il apporte ici un éclairage différent, en prenant un peu de recul ou de hauteur grâce à l’Evangile et à un livre très intéressant d’Ed Shaw.

Dans l’Evangile de Jean, au chapitre 8, les scribes et les Pharisiens cherchent à piéger Jésus. Ils lui amènent une femme surprise en flagrant délit d’adultère et ils lui rappellent que Moïse a prescrit de lapider ces femmes-là. « Et toi, qu’en dis-tu ? » demandent-ils (v. 5).

Jésus est mal pris : s’il conteste Moïse, il transgresse ses propres convictions: « Je ne suis pas venu abolir la Tora mais l’accomplir ».

S’il confirme Moïse, il contredit son message de miséricorde… 

Alors, il prend le temps avant de répondre. Il trace des traits sur le sol, puis il pose cette parole libératrice : « Que celui d’entre vous qui n’a jamais péché lui jette la première pierre » (v.7). C’est cette parole inspirée qui a permis de débloquer la situation… 

Dans notre débat, je perçois que toute l’Eglise est piégée par la question d’une bénédiction pour partenaires de même sexe.

* Contrairement à ce qu’a fait Jésus, certains répondent : « Effectivement, Moïse a dit… mais cela n’a plus de pertinence pour notre époque !  L’homosexualité d’aujourd’hui n’a rien à voir avec ce que Moïse connaissait. » Ou « On doit prendre la Bible au sérieux mais on ne peut pas la prendre à la lettre »(Sabine Braendlin). « La Bible doit être interprétée » (Principes constitutifs de l’eerv). « Pourvu qu’ils s’aiment, tout est permis » (St Augustin revisité !)  Ce message vient relativiser la révélation biblique aux yeux de nos paroissiens et du grand public.

* Et, tout aussi contrairement à ce qu’a fait Jésus, d’autres répondent : « Effectivement, il est écrit que l’homosexualité est un péché. On ne peut donc imaginer bénir une telle union ». Et ce message vient durcir la révélation biblique aux yeux de nos paroissiens et du grand public. Plutôt qu’une Bonne Nouvelle qui libère, on proclame une éthique qui classifie et exclut.

Jésus n’est pas tombé dans le piège qu’on lui tendait. Il a refusé aussi bien la relativisation de Moïse que  l’application littérale de la Loi. Il a choisi de garder le silence… en attendant la parole de sagesse qui allait replacer chacun face à Dieu : « Que celui qui n’a jamais péché lui jette la première pierre. »

Notre appel au silence n’a pas été entendu… ni en 2012, ni en 2019. Notez bien que nous ne demandions pas de condamner l’homosexualité mais de renoncer à se prononcer en faveur d’un rite ecclésial, comme l’exprimait la « lettre ouverte » d’octobre 2019 aux délégués de la FEPS, qui a recueilli 6200 signatures : « nous vous demandons – humblement et solennellement – de renoncer à vous prononcer en faveur d’une célébration d’un mariage religieux pour un couple de même sexe ».


La défunte FEPS, comme l’EERV ou l’EPG, ont choisi de relativiser Moïse et de se prononcer POUR une bénédiction des couples de même sexe. Le Rassemblement pour un renouveau réformé (R3) est probablement tombé lui aussi dans le piège puisqu’il s’est prononcé CONTRE. Pouvait-il rester silencieux ? Toujours est-il qu’il est maintenant perçu comme un mouvement réactionnaire plutôt qu’un mouvement de renouveau…

Y aurait-il une parole de sagesse qui permette d’échapper à ce piège qui discrédite, polarise et divise l’Eglise tout entière ?

Je crois l’avoir entendue…dans le livre d’Ed Shaw, pasteur anglican. Pour lui, le débat véritable ne se situe pas au niveau exégétique ou théologique : « Ce n’est pas parce qu’on aurait soudain réévalué le contexte culturel du Lévitique, le sens du terme « contre nature » dans Romains 1, la nature des pratiques homosexuelles à Corinthe ou la traduction de la version grecque de la première épître à Timothée, mais parce que ce que ces textes exigent semble ne plus être crédible. Ce sont les gens qui semblent être le moteur du rejet de l’éthique traditionnelle chrétienne, et non la théologie. (…) J’entends régulièrement parler de chrétiens attirés par des personnes de même sexe qui pensent que ce que la Bible nous demande n’est tout simplement pas faisable dans le monde d’aujourd’hui et qui, une fois parvenus à cette conclusion, trouvent sans peine des livres, des sermons et des théologiens qui justifient leur rejet de l’enseignement biblique.(…) C’est dans le domaine de ce qui est réellement concevable que les choses ont changé dans ces dernières années, non dans celui de l’exégèse biblique.» (pp. 16s).

Le positionnement d’Ed Shaw est particulièrement intéressant : il est lui-même attiré par les personnes de même sexe mais il refuse de pratiquer l’homosexualité pour des raisons bibliques.

Il voit bien que cette position est aujourd’hui intenable… à moins de désamorcer un certain nombre de mythes qui conditionnent la pensée et le comportement de nos contemporains. Du coup, son ouvrage interpelle tous les chrétiens et pas seulement les personnes qui ressentent une attirance pour les personnes de même sexe. Voilà pourquoi il me semble offrir une parole de sagesse qui nous permet de sortir du piège des POUR et des CONTRE et qui replace chacun.e face à sa responsabilité devant Dieu.

Parcourons rapidement quelques-uns de ces mythes fallacieux :

Mythe no 1 : « Notre sexualité définit notre identité » 

Ed Shaw reconnaît qu’il est attiré depuis le début de la puberté par des personnes de même sexe mais il refuse de se dire « gay », pour deux raisons:

  • « Si je dis que je suis gay, les gens pensent que j’ai embrassé l’identité et le mode de vie gay, ce qui n’est pas le cas » (p. 29).
  • « Ce qui me définit le plus dans la vie, ce n’est pas ma sexualité mais mon statut d’enfant de Dieu » (p.30). C’est notre union avec le Christ qui ancre notre identité nouvelle : nous sommes « en Christ » (Eph 1).

Mythe no 2 : « Une famille, c’est papa, maman et 2,4 enfants »

« J’ai envie, j’ai besoin d’avoir une famille heureuse, tout comme beaucoup d’autres personnes qui sont célibataires pour tout un tas de raisons différentes. Mais en fait, j’ai une famille ! Les membres de mon Eglise (…)

Jésus appelle ceux qui le suivent sa famille, sans tenir compte des liens effectifs de parenté (Mt 12, 46-50) (…) cela montre que parler de l’Eglise comme d’une famille n’est pas juste du marketing, c’est une réalité. » (p. 40).

Ed Shaw interpelle alors tous les chrétiens pour que cette réalité spirituelle se concrétise dans la vie de nos paroisses, que les familles ne restent pas centrées sur elles-mêmes mais s’ouvrent aux personnes seules; et que l’Eglise (locale, paroissiale) devienne effectivement une famille.

Mythe no 3 : « Si l’on naît homosexuel, cela ne peut pas être mal »

Est-on homosexuel de naissance ? La question reste ouverte. Ed Shaw pense que les raisons de l’attirance pour le même sexe peuvent varier d’une personne à l’autre. Il ne croit pas qu’il puisse changer d’orientation sexuelle ni que son orientation sexuelle résulte de ses frustrations ou de son éducation, qui aurait pu être plus ou moins défaillante voire traumatisante. L’hypothèse qu’il est né ainsi – qu’un gène « gay » existe ou non – est la plus vraisemblable en ce qui le concerne.

Cela ne justifie pas pour autant la pratique de l’homosexualité. « L’une des gloires de l’être humain, créé à l’image de Dieu, est d’être traité par son Créateur comme responsable de ce qu’il pense, dit et fait. (…) Dans le Psaume 51, David aurait pu prétendre : « Ce n’est pas vraiment de ma faute, je suis né avec ces penchants sexuels, et vous ne pouvez pas me reprocher des choses commises à cause des instincts naturels avec lesquels je suis né. » Mais ce n’est pas ce qu’il dit. (…) Il assume pleinement la responsabilité de ce qu’il a fait (v. 5-6 et 9-11). » (p. 53).

Nous sommes tous nés imparfaits dans un monde imparfait, et pourtant nous pouvons et devons être tenus pour responsables de nos imperfections (p.55).

« Aussi avons-nous besoin de dire à l’Eglise de Christ que nous devrions être les personnes les plus accueillantes de la planète envers ceux qui sont nés gays (si tel est vraiment le cas), tout en continuant de penser qu’il n’est pas bon de manifester sexuellement cette tendance. Ne pas formuler cela clairement a été une énorme erreur.

Nous devons arrêter d’avoir peur de l’expérience vécue par beaucoup de personnes attirées par le même sexe, par le fait qu’elles ont toujours ressenti cette attirance. Nous ne les avons pas aidées en refusant d’avoir accepté ce fait dans le passé… » (p. 57).

Mythe no 4 : « Si quelque chose vous rend heureux, c’est une bonne chose »

Ed Shaw reconnaît qu’il traverse parfois des moments de souffrance aigüe parce qu’il ne peut pas avoir de partenaire, de relations sexuelles ni d’enfants. Il a l’impression de devoir aller non seulement à l’encontre de puissants désirs qui l’habitent mais à contre-courant du monde entier qui l’entoure, parce que l’autorité suprême dans le monde d’aujourd’hui est notre bonheur personnel. « Nous voulons juste être heureux, et toutes nos décisions sont orientées vers ce qui nous donnera le plus de bonheur le plus vite possible et, si possible, au meilleur prix. » (p. 60). De ce fait, les chrétiens d’aujourd’hui vivent de la même manière que tous leurs contemporains, que ce soit en matière de divorce ou de prospérité économique. Nous avons fabriqué un dieu qui veut que nous soyons heureux de la façon dont nous avons envie d’être heureux.

Trois réalités aident Ed Shaw a traverser ces moments de tristesse et à tenir bon dans sa résolution :

  • d’abord, il n’est pas convaincu que faire ce qu’il désire le rendrait heureux à long terme ;
  • au contraire, il est convaincu que les règles établies par Dieu nous montrent ce qui est bon. Notre Créateur est le mieux placé pour savoir ce qui est meilleur pour nous, alors que le monde qui nous entoure change sans arrêt de mentalité et de langage au sujet de ce qui est censé nous apporter le bonheur.
  • il est réconforté par le choix d’autres chrétiens qui, eux aussi, sacrifient le bonheur à court terme par obéissance à la Parole de Dieu, par exemple en partant en mission, ou en quittant un job bien rémunéré pour travailler dans l’Eglise.

« Arrêtez de voir votre bonheur personnel comme l’ultime autorité de votre vie, puis faites de la Parole de Dieu votre nouvelle autorité ! » (p. 68).

Mythe no 5 : « C’est dans le sexe qu’on trouve la véritable intimité »

« Nous vivons dans une société où le seul chemin vers la véritable intimité est la joie du sexe. » (p. 72).

Pour sa part, l’Eglise a tendance à promouvoir l’intimité uniquement sous la forme des relations sexuelles dans le cadre du mariage chrétien. Dès qu’une relation amicale devient intime, elle devient suspecte. Cette « idolâtrie chrétienne du mariage » (p. 74) laisse très peu de place à l’amitié profonde.

Mythe no 6 : « Hommes et femmes sont égaux et interchangeables »

OUI, hommes et femmes sont égaux.

NON, ils ne sont pas interchangeables… parce qu’ils sont fondamentalement différents, biologiquement et psychologiquement.

Et cette différence n’a pas seulement pour but de permettre la procréation (que penser des couples stériles ?) ni de combler la solitude (on peut se sentir très seul.e tout en étant marié.e). 

Cette altérité est à l’image de l’altérité entre Dieu et son peuple ; et le mariage humain est à l’image de l’alliance entre le Christ et l’Eglise.

Les prophètes de l’AT décrivent comme un adultère l’infidélité d’Israël à l’égard du Seigneur ; et le Cantique des Cantiques peut être interprété comme un dialogue amoureux entre Dieu et son peuple.

« Tout au long de l’AT, Dieu ne semble pas hésiter à décrire son amour pour son peuple en des termes sexuels. En fait, il semble employer délibérément un tel langage, car il sait que c’est le plus efficace pour communiquer la pleine puissance de son amour envers les êtres sexués que nous sommes » (p. 89).

L’Apocalypse amène à son apogée cette théologie biblique en présentant les noces de l’Agneau avec le peuple de Dieu.

Mythe no 7 : « Piété rime avec hétérosexualité »

Pendant longtemps, Ed Shaw a cru qu’il devait devenir hétérosexuel pour pouvoir avancer dans la vie spirituelle, comme si piété rimait avec hétérosexualité. Alors que « la ressemblance à Jésus, voilà la vraie définition biblique de la piété » (p. 99). « Dieu veut surtout que je devienne davantage semblable à Christ, pas que j’épouse forcément une femme. » (p. 100).

« Dieu ne promet pas la restauration de toutes choses dans ce monde mais dans le monde à venir.(…) J’ai entendu suffisamment d’histoires convaincantes pour savoir que la sexualité peut se transformer (jusqu’à un certain point)  chez certains et ne jamais bouger d’un millimètre pour d’autres. J’encourage donc tous les chrétiens attirés par les personnes de même sexe (ainsi que leur famille-Eglise) à ne pas mesurer leurs progrès dans la ressemblance à Christ à l’aune de leur progrès ou recul en matière de transformation de leur identité sexuelle. » (p. 104).

Ed Shaw nous encourage aussi à « mettre un terme à l’hypocrisie autour de la sexualité : nous devons reconnaître que des relations homosexuelles hors mariage sont souvent perçues dans nos Eglises comme un péché bien plus grand que des relations hétérosexuelles hors mariage. Pourquoi ? La Bible condamne les deux de la même manière (Lévitique 20. 10 et 13). Il s’agit du même péché. La même chose s’applique aux fantasmes sexuels : que leur objet soit quelqu’un du même sexe ou du sexe opposé, les deux relèvent de l’adultère aux yeux de Jésus (Matthieu 5. 27-28). » (p. 105).

« Si je dois vous confesser mes péchés sexuels, n’ayez pas peur de me confesser également les vôtres. Ainsi, nous pourrons nous épauler mutuellement pour imiter Christ, pour aimer et agir de la bonne manière dans nos victoires et dans nos défaites. » (p. 106).

Mythe no 8 : « Il n’est pas bon d’être célibataire »

« Le célibat est bel et bien un mode de vie réaliste. Nous devons nous repentir d’avoir dissimulé cette vérité. Et nous avons besoin d’exemples vécus de plus en plus nombreux pour démontrer que c’est un mode de vie envisageable de façon crédible aujourd’hui, non seulement pour le bien des chrétiens attirés par les personnes de même sexe comme moi, mais aussi pour le bien de toute l’Eglise. » (p. 117).

Mythe no 9 : « La souffrance est à éviter »

« Suivre un Messie souffrant rend la souffrance inévitable. Il est allé à la croix, et ses disciples vont devoir suivre le chemin de la croix également. (…) Nos vies chrétiennes sont surtout centrées sur notre satisfaction personnelle, semblant renier l’existence même des paroles de jésus. Elles ne connaissent presque aucun changement, à part un petit vernis chrétien : être plus gentils envers un peu plus de gens. » (pp. 120s.).

« Dans ma propre Eglise, les personnes auxquelles je veux le plus ressembler sont celles qui ressemblent le plus à Jésus, et elles lui ressemblent parce qu’elles ont traversé de grandes difficultés.

Conclusion

* Il nous faut redécouvrir la radicalité de l’Evangile : « Beaucoup d’Eglises évangéliques aujourd’hui sont faites pour la classe moyenne respectable plutôt que pour une vie radicalement consacrée à Jésus. » (p. 137)

* Il nous faut accepter la controverse actuelle autour de la sexualité. Elle devrait déboucher, comme d’autres controverses du passé, à une plus grande précision théologique (p. 137).

Pour ou contre la bénédiction…? Peut-on sortir du piège ?
Étiqueté avec :        

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*