Par Gérard Pella

Vous le savez probablement, la formulation du Notre Père est en train de changer. Depuis Pâques 2018, nous sommes invités à dire « Ne ne nous laisse pas entrer en tentation ! » plutôt que « Ne nous soumets pas à la tentation ! »

L’initiative de ce changement est partie de l’Eglise catholique et le Synode de l’EERV (Eglise Evangélique Réformée du canton de Vaud) l’a accepté en novembre 2017. Sans grand enthousiasme – il est vrai – mais avec un authentique désir d’unité entre chrétiens.

Soit dit en passant, on aurait pu changer d’autres formulations dans cette phrase de la prière que Jésus nous a donnée :

– certains collègues facétieux proposent de prier « délivre-nous du mail » ;

– le harcèlement sexuel pousserait d’autres à prier « délivre-nous du mâle » ;

– plus sérieusement, la Traduction Œcuménique de la Bible traduit : « délivre-nous du Tentateur »

et la Nouvelle Bible Segond : « délivre-nous du Mauvais ».

Avec raison parce que, dans la pensée biblique, on n’a pas affaire à un mal abstrait mais à un ennemi malin, un lion rugissant qui cherche à nous dévorer, comme l’écrit l’apôtre Pierre (1 Pi 5,8).

– on pourrait aussi se demander s’il est question ici de tentation ou d’épreuve, puisque le même mot grec – peirasmos – peut avoir ces deux sens différents.

« Plus que de nous épargner toute tentation devant une pâtisserie, ce que nous demandons à Dieu, c’est de nous sauver alors que, submergés par l’épreuve, nous sommes guettés par la désespérance qui peut nous faire perdre la foi » (Jocelyn Dorvault)

Toujours est-il que c’est uniquement la première partie de cette demande qui est officiellement changée. Depuis Pâques, on prie donc : « Ne nous laisse pas entrer en tentation mais délivre-nous du mal ».

 

Pourquoi ce changement ?

Parce que la traduction adoptée en 1966  – ne nous soumets pas à la tentation – n’est pas satisfaisante. Pour deux raisons :

  • Le verbe « soumettre » risque de donner une idée sombre de Dieu : un Dieu quasiment sadique qui soumettrait ses enfants à la tentation. « Soumettre est perçu aujourd’hui comme un acte de contrainte » (Christiane Furrer).
  • Ce n’est pas le verbe « soumettre » qui est utilisé ici par Matthieu et par Luc. Les Evangiles emploient ici le verbe eispherô, qui veut dire « porter vers, porter dans, amener à l’intérieur ». C’est le verbe utilisé dans 1 Timothée 6,7 : nous n’avons rien apporté dans ce monde

ou Hébreux 13,11 : le sang des animaux est porté dans le sanctuaire par le grand-prêtre.

Une traduction littérale de ce verbe serait donc :

« ne nous porte pas dans la tentation ;

ne nous fais pas entrer en tentation ! »

Vous remarquerez toutefois que l’Evangile de Matthieu nous dit que « Jésus a été conduit par l’Esprit dans le désert pour y être tenté par le diable » (Matthieu 4,1). Le verbe n’est pas le même (anagô plutôt que eispherô) mais le mouvement me paraît identique :

Dieu semble bel et bien conduire parfois Jésus ou ses disciples dans la tentation. Ce qui m’amène à vous proposer une première interprétation :

dans la prière qu’il nous donne, Jésus nous inviterait à demander au Père de nous éviter cette épreuve :

« Ne nous porte pas dans la tentation ! » Parce que nous n’avons pas la force intérieure de résister – comme Jésus – à la tentation.

Mon collègue et ami Christian Glardon propose une deuxième interprétation, basée sur l’araméen. Jésus parlait en araméen et il utilise une façon de s’exprimer qui est courante dans les langues sémitiques (c.à.d. l’hébreu et l’araméen) :

dire « ne nous fais pas entrer » équivaudrait à dire « fais-nous sortir ! »

Ecoutons par exemple le Psaume 51 :

« Ne me rejette pas loin de ta face » équivaut à dire : « garde-moi dans ta communion » ;

« Ne me reprends pas ton Esprit Saint » signifie « continue à me le donner ! »

On pourrait alors rendre le sens de « ne nous fais pas entrer dans la tentation » par « fais-nous sortir vainqueurs de la tentation ! »

Vous sentez la force de cette demande ?

« Fais-nous sortir vainqueurs… ! »

La nouvelle traduction liturgique qui est entrée en vigueur à Pâques nous propose une troisième interprétation : « Ne nous laisse pas entrer en tentation ! »

Ici, non seulement Dieu ne soumet ni ne conduit personne à la tentation mais il nous retient d’entrer en tentation.

Ce qui me fait problème dans cette interprétation, c’est que j’ai l’impression qu’on cherche à éviter toute tentation en disant « ne nous laisse pas entrer en tentation ! »

Comme si on cherchait à échapper à la condition humaine… alors que Jésus nous donne une prière qui exprime à merveille notre condition humaine.

L’être humain y exprime ses besoins à Dieu, son Père :

besoin de pain

besoin de pardon

besoin de force face à la tentation.

En priant comme Jésus nous l’a appris, nous exprimons

notre faim

notre culpabilité

notre fragilité

avec la magnifique confiance que Dieu est notre Père, que son règne vient et qu’il nous délivrera de tout mal.

Il n’est pas possible d’éviter la tentation !

Jésus lui-même a été tenté.

L’épître aux Hébreux nous dit même qu’il a été tenté comme nous « en tout » (kata panta ; Hébreux 4,15).

Est-ce à dire qu’il a été tenté dans tous les domaines ?

Comme nous ?

Quand nous méditions cette phrase dans un groupe de prière, une participante a dit avec beaucoup de franchise qu’elle ne pouvait pas imaginer cela !

Alors relisons ce passage étonnant de l’épître aux Hébreux :

« Nous n’avons pas un grand-prêtre incapable de compatir à nos faiblesses ; il a été éprouvé/tenté en tous points à notre ressemblance, mais sans pécher » (TOB).

 

Il n’est pas possible d’éviter la tentation !

Un des pères du désert, abba Antoine, disait : « Quiconque n’a pas été tenté ne pourra pas entrer dans le royaume des cieux ».

Luther disait quant à lui : « Le diable et les tentations nous donnent en quelque sorte l’occasion d’apprendre et de comprendre les Ecritures, par l’expérience et la pratique.

Sans épreuves ni tentations, nous n’en comprendrions jamais rien, même si nous lisions et écoutions soigneusement leur enseignement ».

 

Est-il possible de prier « Ne nous laisse pas entrer en tentation » sans chercher à quitter la condition humaine ?

La réponse m’a été donnée par un paroissien âgé qui m’interrogeait sur mes activités maintenant que je suis à la retraite. Quand je lui ai répondu que j’étais en train de préparer une prédication sur cette demande du Notre Père, il m’a répondu que, pour lui, c’était très clair. Il visualise les choses ainsi :

Nous sommes comme des enfants qui jouent au bord d’une rivière. Ils sont tentés par les belles feuilles qui dérivent au fil de l’eau, par les belles mousses ou les beaux cailloux au fond de la rivière.

Jésus nous apprend à demander à notre Père :

« Ne nous laisse pas tomber dans la tentation ! »

Nous risquons de nous y noyer.

Retiens-nous par les bretelles, disait cet ami, Daniel Baatard.

Cette image de la rivière me permet d’adhérer à la nouvelle formulation du Notre Père, sans chercher pour autant à quitter la condition humaine :

« Ne nous laisse pas entrer en tentation ! » Nous serions emportés par le courant…

Pour approfondir cette question de manière plus personnelle, j’aimerais terminer par deux questions :

 

Quelles sont vos tentations ?

C’est très personnel, la tentation :

Charles peut être tenté par quelque chose qui laissera Christine parfaitement indifférente.

Quand nous parlons de tentation, nous pensons en général à des comportements plus ou moins répréhensibles, dans le domaine de la nourriture ou de la sexualité en particulier.

Mais il y a des tentations plus redoutables encore, qui se situent au niveau des attitudes profondes :

  • Se croire supérieur aux autres… C’est la tentation du bon Pharisien ou du bon chrétien !
  • Croire qu’on peut se passer de Dieu… C’est la tentation du bon humaniste ou du bon athée !
  • Ou, comme Jésus à Gethsémané, être tenté de faire ma volonté plutôt que celle de Dieu.

Parfois, parce qu’on a cédé trop souvent à une tentation au niveau du comportement (par exemple visiter des sites pornographiques ou manger trop de pâtisseries), on est alors tenté au niveau de l’attitude profonde :

On est tenté de douter de soi, voire de se mépriser.

C’est cela que recherche le Tentateur.

Il se moque du gâteau de trop ou de l’image pornographique ; ce qui l’intéresse, c’est de nous amener à nous sentir tellement coupables que nous nous coupons effectivement des autres et de Dieu.

Quelles sont vos tentations ?

Mais surtout…

  • Quelles sont vos ressources face à la tentation ?

Voilà une bonne question pour un groupe de partage ! Vous trouveriez certainement de nombreuses ressources. Je vous en propose seulement deux ici :

  • L’activité…

Luther disait : « On ne peut pas éviter les tentations, bien entendu, comme on ne peut pas empêcher les oiseaux de voler au-dessus de nos têtes… mais il n’y a pas de raison de les laisser faire leur nid dans nos cheveux !

Quand je suis assailli par la tentation, je cours m’occuper de mes porcs plutôt que de rester tout seul…

Quand le cœur humain n’est pas occupé par une tâche, il laisse de l’espace au diable qui se faufile à l’intérieur avec une horde de mauvaises pensées, tentations et tracas qui oppressent le cœur. »

Etre actif , voilà donc une première ressource, de souche bien protestante !

 

  • La seconde ressource, c’est la prière…

Un père du désert (Abba Jean Colobos) parlait lui aussi d’animaux :

« Je suis comme un homme assis sous un grand arbre et qui voit venir à lui beaucoup de bêtes sauvages et de serpents. Chaque fois qu’il ne peut leur résister, il court monter dans l’arbre et il est sauvé.

C’est ce que je fais, moi aussi : je suis assis dans ma cellule et j’observe les mauvaises pensées qui m’assaillent. Quand je défaille devant elles, je me réfugie en Dieu par la prière et je suis sauvé de l’Ennemi. »

C’est une belle illustration de cet appel de Jésus :

« Veillez et priez afin de ne pas tomber au pouvoir de la tentation ! » (Matthieu 26,41)

Veiller sur ses pensées…

Et se tourner vers le Seigneur.

Oui, tourne-toi vers la lumière et l’ombre se trouvera derrière toi !

Pour Jésus, la ressource par excellence, c’est la prière.

Il ne nous considère pas comme des moralistes vertueux qui trouvent la force de résister par eux-mêmes.

Voilà pourquoi Jésus nous donne cette prière qui nous positionne comme des enfants confiants qui prient leur Père.

 

Gérard Pella, Attalens, avril 2018

Eviter la tentation ?

Un avis sur « Eviter la tentation ? »

  • 7 avril 2018 à 8 h 37 min
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    J’ai lu une fois quelque part qu’une bonne traduction serait « fais que nous ne consentions pas à tomber lorsque l’épreuve se présente », que nous pourrions raccourcir en « garde-nous de tomber lorsque l’épreuve se présente ».

    A présent que la problématique de ce passage est plus ou moins résolue, ne devrions-nous pas nous attaquer au « epiousios » de « donne-nous aujourd’hui notre pain ‘epiousios' » ?

    Certains Pères de l’Église, ainsi que des bibles des XIVème au XVIème, traduisaient epiousios par « super-substantiel », à savoir le Pain du Ciel (« Je SUIS le Pain du Ciel »). Notre Occident matérialiste a fâcheusement tendance à « aplatir » les versets spirituels de la Bible, et y perd ainsi beaucoup de ce que le texte original contenait.

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