Romains 1 : 1–12, 14, 15 et 17

Prédication donnée dans le cadre du culte de l’EPUDF de Poissy (77), 10 mai 2026. Le texte conserve le ton oral dans lequel il a été prononcé.

I. UN PASSAGE AU SOMMET

La grâce comme point de départ

L’Épître aux Romains est l’un des textes les plus admirés — et aussi qui a été le plus discuté ces dernières décennies.

L’image qui me vient en pensant à cette épître est celle d’un paysage immense, comme ceux que l’on découvre depuis un sommet. Ce n’est pas un paysage simple ou apaisé, mais un horizon traversé de tensions, de pics, de vallées, de fractures, mais de lumières aussi.

Ce qui rend ce texte si exceptionnel, c’est que Paul tente une expérience totalement inédite. Il cherche à regarder l’existence humaine depuis un autre point de vue : non plus à partir des appartenances sociologiques ou anthropologiques, ou par des considérations sociales, par les mérites ni même par les frontières religieuses, mais à partir de l’événement du Christ ressuscité.

Il est important de voir qu’il ne commence pas par présenter une théorie ou un système.

Il commence par une personne : Jésus-Christ, ressuscité le matin de Pâques.

Puis, presque immédiatement, il nomme ce qui découle de cette rencontre : la grâce que Dieu accorde à chacun en Christ.

« Par lui nous avons reçu la grâce d’être apôtre… »

Pour Paul, la grâce n’est pas une affirmation morte, une religiosité vide.

Elle est le point de départ.

Le principe qui réorganise tout : son appel, sa mission, sa manière de comprendre Dieu et les êtres humains.

Un horizon qui dérange

Et pourtant, dès les premières lignes, on sent une tension. Paul sait que ce qu’il annonce peut être perçu comme un scandale.

« Je n’ai pas honte de l’Évangile », écrit-il.

Il est conscient que ce qu’il annonce va trouver une forte résistance.

Car dire que le salut ne dépend ni de l’origine, ni du mérite, ni de l’accomplissement religieux, mais de la foi et de la grâce, vient profondément bouleverser l’ensemble de nos logiques humaines de distinction et de hiérarchie, l’ordre établi !

C’est là le cœur battant de ce passage.

Et, d’une certaine manière, le cœur battant de notre héritage spirituel protestant.

C’est en redécouvrant cette épître que Martin Luther a ouvert la brèche de la Réforme : la conviction que notre place devant Dieu ne repose pas d’abord sur notre performance religieuse, mais sur une grâce reçue — une grâce qui précède et donc qui nous déplace.

Mais avant d’aller plus loin, il faut voir quelque chose d’essentiel : Paul n’écrit pas dans le vide. L’Église de Rome qu’il s’apprête à rejoindre est une communauté réelle, traversée par de vraies fractures.

On y trouve au moins trois groupes distincts. Des croyants issus du judaïsme, rentrés à Rome après des années d’exil — l’édit de Claude les avait expulsés de la ville.

Des croyants issus du monde gréco-romain, qui avaient fait vivre la communauté pendant cette absence et pris leurs habitudes. 

Et entre eux, des tensions sur les pratiques, les rites, les aliments, les jours saints.

Autrement dit : la question de la différence n’est pas ici une question théorique. 

C’est la question que pose la vie quotidienne de cette Église. Qui a raison ? Qui a la primauté — celui qui était là avant, ou celui qui a tenu la maison pendant l’absence de l’autre ? Qui est le vrai héritier de la promesse ?

C’est à ces gens-là que Paul dit : la grâce précède vos appartenances. Elle ne couronne ni les uns ni les autres. Elle vous met tous sous le même regard.

Et c’est dans ce contexte très concret qu’il va choisir ses mots avec soin.

Et c’est précisément là que les choses deviennent plus complexes — et plus intéressantes aussi.

Car cette grâce que Paul annonce comme universelle ne tombe pas du ciel dans un langage neutre.

Elle passe à travers les mots, les catégories et les représentations du monde dans lequel Paul vit.

Autrement dit : Paul ouvre un horizon immense, mais il l’exprime avec les outils culturels et intellectuels de son temps.

II. LES CATÉGORIES QUE NOUS PORTONS

Bar-bar-bar : quand la langue devient frontière

Il y a un exemple de cela au verset 14.

Paul dit qu’il est « redevable aux Grecs et aux barbares ».

Les deux mots utilisés ici dans le texte original sont Hellēsin et Barbarois.

Paul reprend ici les grandes catégories de son époque, celles qui organisaient l’humanité en deux camps — les civilisés, ceux dont la parole avait du poids, et le reste du monde, les barbares, ceux dont la voix n’était que du bruit.

Saviez-vous que le mot barbare provient de ce que les Grecs ressentaient quand ils entendaient une langue étrangère qu’ils ne comprenaient pas ? Un murmure indistinct — « bar-bar-bar » — et c’est de cette imitation moqueuse qu’est né le mot « barbare ».

Nous savons ce que cette manière de classer les êtres humains peut produire lorsqu’elle devient une logique politique ou culturelle.

Elle a fourni à Rome la justification morale de l’esclavage à grande échelle.

Elle a donné aux puissances coloniales le langage pour dépouiller des continents entiers — au nom de la civilisation.

Au XIXe siècle, elle s’est habillée en science pour construire l’apartheid, la ségrégation, les politiques d’assimilation qui disaient aux peuples autochtones que leurs langues et leurs mémoires n’étaient que du bruit, pas de la pensée humaine, pas de la culture.

Ce ne sont pas des chapitres lointains. L’encre est à peine sèche !

S’il y a quelque chose que l’Histoire nous apprend, c’est que cette logique ne meurt jamais vraiment !

Nous sommes en train d’en reprendre conscience aujourd’hui.

La logique change simplement de visage.

Elle réapparaît lorsque des sociétés commencent à trier les vies, à mesurer les dignités, à définir qui mérite pleinement reconnaissance, protection ou compassion.

Et chaque époque trouve de nouveaux mots et arguments pour rendre cette violence acceptable.

Une dette qui libère

Alors la question se pose : pourquoi Paul choisit-il quand même ce vocabulaire si chargé et lourd de sens ?

Ce que j’aimerais suggérer, c’est que certes Paul reprend les catégories de son époque — ce que nous ne ferions pas aujourd’hui —, mais il en fait quelque chose d’inattendu.

Il ne dit pas : « Je suis redevable aux Grecs… et peut-être aussi aux barbares si j’en ai le temps. » Il dit : « Je leur dois quelque chose à tous. »

En grec, il utilise ici le mot ὀφειλέτης — débiteur. On pourrait traduire littéralement : 

« j’ai une dette à leur égard ».

À l’origine, le mot ὀφειλέτης n’est pas un mot du vocabulaire biblique. C’est un mot économique, juridique, relationnel.

Or, ce qui est fort de constater ici, c’est que Paul choisit ce mot pour parler de sa mission. Sa mission n’est pas une faveur accordée aux barbares, mais elle est une forme de dette envers eux.

Et du coup, cela donne une place totalement inédite aux barbares, aux païens, au reste du monde !

Il faut bien souligner le paradoxe ici : Paul est en train d’utiliser des termes stigmatisants pour annoncer pourtant une liberté nouvelle !

Ce qui met Paul fondamentalement en mouvement, c’est la réalité de la grâce qui dépasse tous ses préjugés, sa culture, sa vision du monde !

Il a reçu quelque chose qu’il n’a pas mérité, quelque chose qu’il ne pouvait pas produire lui-même.

Et cette expérience le met en dette envers tout le monde — y compris envers ceux que sa propre culture lui avait appris à ne pas vraiment écouter.

La grâce ne lui permet plus de rester dans la logique ni du mérite ni dans celle de la catégorisation.

Seule la grâce de Dieu peut transformer une dette en liberté !

III. LA LIMITE QUE NOUS ATTEIGNONS TOUS

Le jugement vient plus vite que la grâce

Comment appliquer tout ceci à nos vies ?

Paul ne nous donne pas un système achevé. Il ne sort pas d’un seul coup du cadre de son monde — et nous non plus, nous ne sortons pas d’un seul coup du nôtre.

La vraie question n’est pas : Paul était-il parfaitement libéré de sa vision du monde ?

La vraie question est : qu’est-ce qui, en lui, l’a mis en mouvement vers quelque chose de plus grand que ses propres frontières ?

La réponse est simple : la grâce reçue.

Pas une idée, mais une expérience.

L’expérience d’avoir été rejoint là où il ne pouvait pas se rejoindre lui-même — et de devenir redevable à tous ceux que cette même grâce peut atteindre.

C’est un programme exigeant.

Passer de celui qui classe à celui qui se sait redevable.

Passer de l’idée que l’on se fait de l’autre à l’écoute de ce qu’est vraiment l’autre.

Passer du « eux » au « nous » est, en fait, toucher au cœur de ce que la grâce produit dans une vie.

Il faut être honnête : ce que Paul essaie de faire, nous avons souvent du mal à le faire nous-mêmes !

Tracer des lignes de démarcation est l’une des choses les plus naturelles pour nous.

Nous décidons qui appartient à notre monde et qui n’y appartient pas. Qui mérite notre patience — et qui l’a déjà épuisée.

Et tôt ou tard, dans une relation, dans une communauté ou dans une famille, nous heurtons une limite.

Nous regardons quelqu’un et nous pensons :

« Je ne te comprends pas. Je ne sais plus comment t’aimer d’ici. »

Dans ces moments-là, nous jugeons.

Et il faut le dire clairement : le jugement vient beaucoup plus vite que la grâce.

Le jugement donne une réponse immédiate. C’est notre logiciel par défaut, en quelque sorte.

La grâce, elle, demande d’attendre. Elle nous place dans un autre rapport au temps qui est, en fait, le temps de Dieu.

Se placer sur le seuil

Je me demande dans quelle mesure nous ne sommes pas devenus moins capables de percevoir les mécanismes subtils de la grâce, immergés comme nous le sommes dans un monde qui va toujours plus vite.

Un monde qui favorise les choix sélectifs, où les algorithmes nous enferment souvent dans le cercle de nos semblables et nous exposent sans cesse à ce qui nous ressemble déjà.

Et pourtant, ce moment où nous atteignons notre limite n’est pas forcément la fin de quelque chose. Il peut devenir le commencement de quelque chose d’autre.

Car c’est une opportunité de reconnaître sa limite, de se placer intentionnellement sur le seuil.

Il est vital de reconnaître que nous voyons partiellement, que nous jugeons vite et aimons lentement.

Nous ne pouvons réellement avancer qu’à partir du moment où nous cessons de considérer notre propre vision du monde comme l’unique manière légitime de voir les choses.

C’est pourquoi la confession corporative dans nos liturgies n’est pas un exercice de culpabilité collective.

C’est un entraînement de l’âme.

Une manière d’apprendre l’humilité de ne pas tout voir — et de laisser une porte ouverte à un autre regard.

IV. ALLER JUSQU’AU BORD

Nouwen : habiter le regard du Père

Tout au long de l’histoire de l’Église, il y a eu des femmes et des hommes qui ont pris la grâce suffisamment au sérieux pour la laisser les ébranler. Ce sont eux qui nous montrent à quoi ressemble concrètement ce passage — de la limite à la grâce, du jugement à la dette, du bar-bar-bar à l’écoute.

Henri Nouwen, prêtre hollandais contemporain, raconte comment il a passé de longues heures devant le tableau de Rembrandt du fils prodigue — non pour l’étudier, mais pour l’habiter. Pour commencer à ressentir ce que le Père voit quand il regarde son enfant qui revient. Pas la colère. Pas le jugement. Pas le : « Je te l’avais dit ! » Mais la force de la grâce.

Voici ce qu’il tire conclusion de cette expérience : 

« Nous ne pouvons faire face à notre péché que dans le contexte de la grâce — c’est seulement dans un lieu de guérison que nous osons montrer nos blessures. Ce n’est qu’avec un regard fixé sans partage sur le Christ que nous pouvons desserrer l’étreinte de nos peurs et consentir à voir notre véritable visage. »

La grâce brise ce faux moi — non pour nous détruire, mais pour nous rendre à quelque chose de plus vrai.

Bonhoeffer : la grâce ne se divise pas

Dietrich Bonhoeffer, lui, a vécu cette vérité jusqu’au bout — dans la résistance, dans la prison, face à des adversaires qu’il ne pouvait pas aimer naturellement. Et c’est de là qu’il écrit, dans De la vie communautaire :

« La grâce que Dieu accorde à mon frère m’est aussi précieuse que celle qu’il m’accorde à moi. »

Ce n’est pas une théorie.

C’est une posture forgée dans l’épreuve : la grâce ne se divise pas. Elle ne fait pas de moi le bénéficiaire et de l’autre le cas à traiter. Elle nous met tous deux sous le même regard.

Voilà ce que Paul esquissait avec ce mot redevable. Et voilà ce que Nouwen et Bonhoeffer ont vécu dans leur chair : la grâce précède toujours. Elle est déjà là, entre moi et l’autre, avant que j’aie décidé quoi penser de lui.

CONCLUSION

Sœurs et frères, il y a une chose que Paul ne dit pas dans ce texte, mais que toute sa vie dit à sa place.

Paul n’a pas cherché la grâce. Il ne s’était pas mis en disponibilité. Il ne ralentissait pas. Il courait — dans l’autre sens.

Et c’est là, sur le chemin de Damas, au milieu de sa certitude la plus violente, que quelque chose l’a renversé.

Pas une idée. Pas une émotion. Pas le fruit d’une longue méditation. Une irruption.

La grâce ne l’a pas attendu qu’il soit prêt. Elle n’a pas frappé à la porte. Elle a défoncé la porte ! 

Et c’est peut-être cela, la nouvelle la plus dérangeante de l’Évangile : la grâce ne récompense pas la disponibilité. Elle précède même le désir d’être disponible.

Elle arrive dans des vies occupées, fermées, pressées — parfois dans les plus fermées d’abord. Elle arrive quand on ne l’a pas décidé. Quand on ne l’a pas mérité. Quand on ne l’a même pas demandé.

Ce n’est pas une invitation à ne rien faire. C’est une invitation à ne pas croire que c’est nous qui la produisons.

La grâce surgit. Le verbe est juste. On ne la fabrique pas. On ne la programme pas. On la reçoit — et parfois on ne réalise qu’après qu’elle est passée !

Paul n’a pas ralenti pour recevoir la grâce. Mais c’est la grâce reçue qui lui a appris à ralentir.

Le philosophe Paul Virilio écrivait : « Gagner du temps, c’est perdre le monde. »

La grâce, elle, prend le temps des visages.

Et si notre monde a violemment changé de rythme, la grâce, elle, n’a pas changé de nature.

Elle insiste pour que l’on reste.

Ce monde fragmenté, pressé, parfois épuisé de bruit et de vitesse, n’est pas un obstacle à la grâce.

Mais pour que la grâce circule, il faut lui faire de la place.

Et lui faire de la place, c’est parfois ralentir assez pour voir.

Voir l’autre.

Se voir soi-même.

Laisser Dieu nous rejoindre là où nous sommes — et non là où nous courons.

Le Seigneur ne nous condamne jamais à vivre dans notre monde, mais il nous y envoie.

Ne nous approprions pas la grâce.

Tentons de devenir un lieu, une communauté, à partir duquel elle peut rayonner.  Amen.

Vivre où la grâce surgit

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