C’est la 507ème fois qu’a lieu l’anniversaire de l’événement fondateur de la Réforme,
à savoir le placardage des 95 thèses de Luther : « Disputatio pro declaratione virtutis
indulgentiarum ».
Pasteur Gilles Boucomont
Saint Paul de Barbès, 31 octobre 2025
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Jean 14,1-7
1 « Ne soyez pas troublés, leur dit Jésus. Vous avez confiance en Dieu, ayez aussi
confiance en moi. 2 Il y a beaucoup de lieux où demeurer dans la maison de mon
Père ; sinon vous aurais-je dit que j’allais vous préparer une place ? 3 Et si je vais
vous préparer une place, je reviendrai et je vous prendrai auprès de moi, afin que là
où je suis, vous soyez également. 4 Vous connaissez le chemin qui conduit où je vais.
» 5 Thomas lui dit : « Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment en
connaîtrions-nous le chemin ? » 6 Jésus lui répondit : « Moi, je suis le chemin, c’est-
à-dire la vérité et la vie. Personne ne vient au Père autrement que par moi. 7 Si vous
me connaissez, vous connaîtrez aussi mon Père. Et à partir de maintenant vous le
connaissez, vous l’avez vu. »
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2 Corinthiens 3,17
16 Il est écrit : « Lorsqu’on se tourne vers le Seigneur, tout est dévoilé. » 17 Or le
Seigneur, ici, c’est l’Esprit ; et là où l’Esprit du Seigneur est présent, là est la liberté.
18 Nous tous, le visage dévoilé, nous contemplons en Christ, comme dans un miroir,
la gloire du Seigneur ; ainsi, nous sommes transformés pour être semblables au
Seigneur, et nous passons d’une gloire à une gloire plus grande encore. Voilà en effet
le Seigneur, qui est l’Esprit.
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Prédication
C’est la 507ème fois et depuis la 500ème il est à craindre qu’il puisse
y avoir un certain caractère répétitif voire rébarbatif dans les propos du prédicateur.
Mais prenons le risque de nous poser la question fondamentale de chaque 31 octobre
dans les cénacles protestants : « Finalement, que s’est-il passé ce jour-là ? »
Faire mémoire d’un événement historique n’est pas célébrer une fête puisque Luther
lui-même aspirait à ce que l’on ne fête que des événements de la vie du Christ.
Pourtant vous pourrez convenir que le geste du placardage des thèses à Wittenberg
est une date dans l’histoire du peuple de Dieu telle qu’elle s’écrit, page après page,
depuis la clôture du canon des Écritures.
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Je voudrais vous proposer de lire ces 95 thèses en partant du principe suivant : elles
constituent une réforme de l’accès au « droit au salut ».
Depuis que nous avons emménagé à l’est d’Eden, Dieu ne cesse de se préoccuper
d’administrer la rédemption, la justification, et le salut d’une humanité dont la
principale persévérance est celle de pécher assidûment. La Bible est donc à certains
égards un traité juridique présentant les modalités successives de l’administration
d’un « droit au salut », au travers des siècles ?
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Il y eut la série des alliances générationnelles, avec Adam, Caïn, Noé, Abraham, Isaac
et les autres. Leur salut était contractuel : à chaque génération, prononcé et
reprononcé comme un bail emphytéotique qui se renouvelle explicitement avec
régularité.
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Puis il eut l’alliance mosaïque avec la loi comme pierre angulaire, ne nécessitant plus
la reconduction explicite du contrat tous les 35 ans. La revivification de cette alliance
imposa le surgissement du ministère prophétique qui eut une fonction de « gardien
de la paix », qui vous rappelle la Loi.
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Ce n’est plus une nouvelle alliance, mais la re-proclamation d’une alliance ancienne.
En Jésus-Christ vint l’alliance définitive, par son ministère messianique puis son
œuvre à la croix, par sa sortie du tombeau et le don de son Esprit. Tout était accompli.
Tout était accessible à chacun à tout moment.
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Voici donc « l’économie du salut pour les nuls » que nous sommes.
Ce caractère définitif de l’alliance en Christ fut malheureusement maltraité par
l’évolution de l’Église, du fait de son étrange projet qui a consisté à inventer la
chrétienté.
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« Christ annonçait le Royaume et c’est l’Église qui est venue ».
L’Église s’est mise à administrer l’économie de la rédemption, et le lien monétaire est
devenu, bon an mal an, le point de contact entre une Église prestataire et des fidèles
bénéficiaires. Mammon avait gagné malgré l’avertissement du Christ : « Nul ne peut
adorer Dieu et Mammon ».
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Et Christ avait raison, car Dieu a failli quitter le devant de la cène.
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La catholicité de l’Église fut avant tout impériale, bien plus que miséricordieuse, grâce
à Constantin et quelques autres acteurs voulant à tout prix offrir à l’Église un César.
L’alliance impériale avait fait monter la cote de Mammon, le Dieu de l’argent, ce qui
acheva le travail préparatoire à l’advenue de Luther. Il ne restait à ce dernier que
d’entrer en scène à une époque où la théologie du salut se résumait dans le fameux
précepte : « Hors de l’Église point de salut », là où l’apôtre Paul aurait été plus enclin
à dire « Hors du Christ, point de salut ».
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C’est ce décalage qui fut insupportable au moine de Wittenberg.
Sa Dispute sur les indulgences est l’analyse d’une trahison économique.
En 1517 le salut en chrétienté fonctionnait comme un business de la grâce, administré
par l’Église, avec son système de placement sacramentel, les obligations et actions
des indulgences, etc. Rentabilité garantie d’une assurance-vie.
Luther, lui, rejeta cette logique transactionnelle : pour lui, le salut n’est pas un verdict
du droit pénal canonique (rendu par l’Église), mais un jugement direct de Dieu, fondé
sur la foi seule (sola fide) et la grâce seule (sola gratia).
Rien de nouveau puisque tout est déjà présent chez Paul ; mais disons que ce n’était
plus vécu.
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Malgré la difficulté à honorer la cible synodale, il ne semble plus qu’il y ait quelque
trace d’un salut monnayable dans nos assemblées dominicales. Nous restons
vigilants sur le marketing parfois agressif de quelques conseils presbytéraux, et
observons de loin les réformes financières du Vatican ou les errements d’une
théologie de la prospérité dans les synagogues de Mammon, pour parler comme
l’Apocalypse. Tout cela est bien loin. Oui l’Église est à sa place quand elle n’est plus
le lieu où se négocie ou se vend le salut, mais qu’elle est bien l’assemblée de ceux
qui ont déjà bénéficié du salut.
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Alors la Réforme est-elle terminée ?
Cela nous serait vexant car nous avons quand même beaucoup enseigné les
troisièmes années de catéchisme sur le Semper Reformanda.
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La Réforme est achevée, mais elle est encore à faire
Disons qu’elle a changé de front. Et permettez-moi de vous livrer ici l’esquisse d’une
interprétation quant au lieu théologique de sa relocation.
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Depuis quelques siècles, la Vérité unique administrée par le Seigneur via l’Eglise a été
contestée en son unicité. A surgi l’idée qu’il existerait plutôt des vérités qu’une seule.
Kant l’a pressenti en distinguant entre le noumène (la chose en soi, inaccessible) et le
phénomène (ce qui apparaît dans notre expérience). Mais c’est au XXème siècle que
deviendront vraiment distincts les concepts de Réel et de réalité, notamment avec
Lacan, pour qui le Réel est précisément ce qui échappe à la représentation et au
langage, ce qui résiste à la symbolisation (par opposition à la réalité). Les
phénoménologues déploieront le concept avec Husserl ou Heidegger.
Il n’y a plus de vérité singulière, il n’y a que des vérités plurielles.
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Mais aujourd’hui, à l’ère de la post-vérité, ou des vérités alternatives décrétées depuis
le bureau oval, avec le potentiel de manipulation de l’information que donnent les
plateformes électroniques et les réseaux sociaux, avec l’intelligence artificielle qui
fascine autant qu’elle inquiète, nous sommes en quelques années allé beaucoup plus
loin. Jusque-là les révolutions du rapport au réel prenaient un ou deux siècles.
Maintenant elles prennent un ou deux ans voire… un ou deux mois.
Et voici que quelques prophètes contemporains nous annoncent bien plus que la
post-vérité : la post-réalité.
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À l’heure où certains s’identifient à des licornes ou, ce soir, à des potirons, on sent
que le câble de la connexion au réel a lâché.
Sans prétendre à livrer ici une 96ème thèse, je crois que le lieu où l’Eglise a rendez-
vous pour sa propre réforme, mais surtout pour tenir la posture prophétique que le
Christ lui a donnée, c’est un renouveau de la pensée critique. Et ce lieu de la nouvelle
Réforme est non seulement à offrir à nos frères et sœurs des assemblées dominicales,
mais aussi à un monde sans pères ni repères qui ne comprend plus rien à ce qu’il vit.
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Qu’en est-il de la pensée critique ?La première séquence de la Réforme, bénéficiant des vents favorables de la
Renaissance, a participé et élaboré du XVIème au XXème siècle à une version-test de
la pensée critique autour du concept qui habille les cinq solas de la Réforme : Penser
ce que l’on croit.
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Penser ce que l’on croit ne veut pas dire élaborer des théologies, ou fonder une
apologétique. Penser ce que l’on croit, c’est avant tout se demander s’il est bon de
croire ce que l’on croit, s’il est juste de croire ce que l’on croit, s’il est souhaitable de
continuer à croire ce que l’on croit.
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Je le disais, il s’agissait de prémices à une pensée critique aboutie, telle que nous
devons la chercher aujourd’hui. Comme Kant préparait Husserl, la Réforme, en
pensant ce qu’elle croyait, nous a préparés à faire face courageusement au désarroi
des 97% de la population actuelle (dont nous sommes tous ici), qui sont depuis la fin
de l’été 2025 incapables de faire la différence entre une image réelle, non retouchée,
et une totalement virtuelle produite par une intelligence artificielle.
Ce n’est pas si anecdotique qu’il y paraît. Car pour celui qui ne sait plus trancher si
une image est vraie ou fausse, vient s’étioler rapidement son sens de la vérité, au bout
de quelques dizaines d’expériences frustrantes.
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Je ne sais plus ce qui est vrai ou faux.
Je ne suis plus capable de discerner le vrai du faux.
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Il ne faudra pas plus d’un an pour que notre accro au smartphone, ne sachant plus
distinguer le vrai du faux, abandonne même le désir de distinguer le vrai du faux.
Et là, une faille civilisationnelle majeure, en moins d’un an, aura cassé vingt siècles de
maturation collective.
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Chercher le vrai ne sert plus à rien.
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Depuis cinq siècles de Réforme, nous cherchons au jour le jour à ajuster notre
discernement quant à ce qu’il est vrai, juste, bon, souhaitable de penser et croire. Et
en une poignée de mois, la majorité de nos congénères vont simplement abandonner
la bataille qui nous confiait le si beau rôle de « chercheurs de vérité ».
La phase 2 du plan « pensée critique » a commencé.
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L’effort de 500 ans de Réforme nous a préparés pour ce moment ; sans que nous le
comprenions vraiment, et sans que nous en ayons suffisamment pris la mesure. Ou
en tout cas pas suffisamment vite. L’urgence est pour aujourd’hui, l’urgence est pour
demain, car dans quelques mois il sera trop tard.
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Penser ce que l’on croit.
Penser ce que l’on voit.
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Articuler la pensée en gardant l’ambition que le Réel ne soit jamais détruit par la
réalité, que le vrai ne soit jamais délégitimisé par les vérités, que la profusion des
images ne soit pas la seule vérité pour des cerveaux mal formés.
Il est urgent que nos Églises (mais c’est aussi vrai pour nos collèges, nos universités,
nos médias) ne manquent pas ce rendez-vous car c’est très précisément ce pour quoi
la Réforme a existé : contester le détournement des fins ultimes (le salut) par les
moyens intéressés (les indulgences), contester les délires de Mammon et des Césars pour se laisser mettre en chemin par Jésus le Christ, celui qui n’ « a » pas la vérité
mais qui est la Vérité.
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Nous devons l’enseigner à nos enfants : ce qui se passe ce soir avec les citrouilles,
les toiles d’araignées et les balais n’est pas une blague ni un folklore, c’est une post-
vérité qui veut installer dans vos cerveaux le logiciel qui dit que la mort a vaincu les
vivants, qu’il n’y a pas d’enjeu, que le mort n’est pas un ennemi, alors que Jésus le
Seigneur nous dit l’inverse.
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Nous devons aussi l’enseigner à nos adolescents : regarder une vidéo créée par l’IA,
où se dandine le président de la République, puis un ancien président en habit à
rayures blanches et noires, puis les chefs d’Etat des principales nations, comme dans
une boîte de nuit ridicule, n’est pas… « trop drôle, regarde Papa, la tête de Brigitte
Macron », il s’agit d’une décrédibilisation subtile mais très puissante de toutes les
formes d’autorités établies, et de ce qui structure au niveau symbolique une société.
Nous devons apprendre cela à nos paroissiens : telles ou telles théologies qui se
moquent des Écritures depuis le lieu de leur suffisance pseudo-intellectuelle ne sont
pas intéressantes, ni divertissantes ; elles contribuent juste à vous éloigner de l’Esprit
du Christ, qui était là dès le commencement du monde pour poser l’humanité sur une
fondation solide.
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Alors, ce n’est pas seulement notre formation intellectuelle ou le brio de quelques
penseurs qui nous aidera à faire aboutir cette dernière phase de la Réforme. C’est le
seul Esprit de Dieu, l’Esprit du Père et du Fils, celui qu’on appelle Esprit-Saint ou
Saint-Esprit. Pourquoi, parce qu’il est la seule instance dynamique qui puisse
influencer nos corps, nos âmes et nos esprits pour pouvoir résister aux tentations et
séductions devenues omniprésentes et omnipotentes sur nos cœurs et nos cerveaux.
Le Saint-Esprit, Esprit du Christ, est le seul qui puisse nous donner l’ultime
discernement, la capacité à comprendre vraiment ce que nous vivons, à percer le
brouillard de la confusion qui est devenu tellement dense que nous ne savons plus
qui nous sommes. Et nous ne savons plus quoi penser ni quoi croire.
Refonder la nouvelle pensée critique avec l’Esprit-Saint pour moteur, voilà la Réforme
qui se présente à nous aujourd’hui.
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Pas après-demain car il sera trop tard.
Aujourd’hui.
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Ce n’est pas Martin Luther qui a enclenché la Réforme,
c’est Dieu par sa Parole et son Souffle Saint.
Qu’il nous soit en aide pour la présente bataille.
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Amen